Les humanités numériques par le design : les usages plutôt que les outils

En avril 2014, alors que je préparais avec Neal Stimler une présentation sur le monisme numérique pour le colloque Theorizing The Web 2014, j’ai commencé à m’intéresser à l’idée d’articuler la phénoménologie historique de la technique proposée dans L’être et l’écran (Puf, 2013), laquelle offre un cadre théorique large (la théorie de l’ontophanie) pour l’analyse des usages numériques en général, avec le champ des humanités numériques, lesquelles traitent en particulier des usages numériques dans l’activité des chercheurs en sciences humaines et sociales. Le fruit de cette réflexion liminaire, contenu dans le texte ci-dessous, n’avait pas encore été publié. Remanié et actualisé, notamment suite à la proposition d’atelier 2DH au THATCamp Paris 2015, il constitue le texte d’ouverture de ce carnet, dont il contribue à définir les orientations, qui seront peu à peu développées et approfondies.

Savoir et technique

Tandis que Neal me recommandait la lecture du Short Guide to the Digital_Humanities afin que nous en adoptions le format et le style pour notre communication (ce que nous avons fait), je n’ai pas compris tout de suite la proximité évidente qu’il y a entre la recherche par projets en humanités numériques et la culture du projet en design. J’ai d’abord été curieux de saisir la manière dont la communauté francophone qui se revendique des humanités numériques se représente ce que sont les humanités numériques.

À cet égard, j’ai trouvé dans l’ouvrage Read/Write Book 2, et notamment dans l’Avant-propos de Pierre Mounier, un étayage stimulant. Dans ce texte, on découvre sans grande surprise que la question des humanités numériques n’est jamais que le re-positionnement numérique du problème des relations entre savoir et technique, un problème (il est vrai) longtemps ignoré et sous-estimé :

« Ce cliché qui émerge d’une opposition artificiellement construite avec les sciences de la nature est d’ailleurs particulièrement faux, lorsqu’il sous-entend que ce qui caractérise traditionnellement les sciences humaines c’est le fait de ne pas être instrumentées. Certes, point de télescope, point de cornue ni d’accélérateur de particules dans ces disciplines. Pour autant, il serait hasardeux d’en déduire qu’elles se passent de tout instrument. Car ce serait oublier les bibliothèques et les archives, les cartes et les fiches, les enregistreurs audio, photo et vidéo qui ont toujours permis au chercheur de mener son enquête. » (Pierre Mounier, §3)

Pour le dire autrement, les humanités sont elles aussi appareillées. En ce sens, le mouvement même des humanités numériques peut être vu comme celui d’une prise de conscience : il existe une technicité intrinsèque sous-jacente au processus de la recherche et de la production de savoir. On redécouvre la technicité foncière du fait savant, tout comme on redécouvre plus généralement, sous l’effet de ce que j’ai appelé la « révélation numérique » (L’être et l’écran, p. 27), la place fondamentale de la technique dans le fait humain. Il y a donc une ontophanie du savoir, c’est-à-dire une phénoménotechnique de l’activité de production de connaissance. Le savoir est un phénomène comme les autres, qui se donne lui aussi en vertu de facteurs techniques a priori qui conditionnent sa phénoménalité. La tâche de la phénoménologie dans ce cas est d’analyser les conditions et modalités ontophaniques de la connaissance à l’ère numérique et de montrer comment elles influencent les jugements et les usages. Comment le savoir m’apparaît-il lorsqu’il m’apparaît sur un support numérique ? Comment les modalités particulières de cette apparition, qui dérivent des propriétés singulières de la matière calculée, déterminent-elles mon jugement (c’est-à-dire l’évaluation) et par suite l’usage que je fais de ce savoir ?

Dans cette perspective, on peut définir les humanités numériques, non pas comme une discipline (le problème a déjà été souvent souligné, par exemple ici par Aurélien Berra ou là par Suzanne Dumouchel), mais comme une préoccupation transdisciplinaire qui traverse toutes les disciplines. Cette préoccupation, c’est celle de la fabrique numériquement appareillée du savoir, incluant sa production (la recherche), sa transmission (l’enseignement) et sa diffusion (la publication). En un mot, c’est la préoccupation pour le numérique dans les mondes savants, à l’image de la préoccupation pour le numérique dans les autres sphères de la société.

Appareils et expériences

L’être et l’écran visait à démontrer qu’il existe de la technicité (a priori ou transcendantale) dans le processus même de la perception (habituellement réduit à une procédure naturelle ou biologique) et dans la construction de notre sens du réel, et ce, à tous les étages de l’expérience existentielle (voir un exemple à propos d’autrui, de l’amitié et de l’amour). L’existence même des humanités numériques démontre logiquement que le savoir en sciences humaines et sociales (habituellement réduit à un processus purement intellectuel) est lui aussi appareillé et que toutes les pratiques de recherche possèdent une technicité intrinsèque et se fondent sur des appareils avec lesquels elles se confondent.

Que fait un chercheur en sciences humaines et sociales? Il lit et il écrit, il enquête et il restitue, il communique et il débat, il enseigne et il vulgarise. Pour chacune de ces actions, il recourt à des artefacts, des dispositifs, des techniques (livres, articles, archives, carnets, enregistreurs, amphis, papiers, stylos, ordinateurs, applications, moteurs de recherche, réseaux sociaux…). Et tous ces artefacts fonctionnent comme des appareils, c’est-à-dire des machines phénoménotechniques ou matrices ontophaniques qui structurent a priori (c’est-à-dire à son insu) la nature et la qualité de l’expérience possible (de lire, d’écrire, d’enquêter, de communiquer, d’enseigner, etc.).

Aussi, plutôt que d’aborder la question du numérique dans les humanités par les outils, il est plus intéressant de travailler sur les usages, c’est-à-dire sur les « expériences-à-vivre » que les technologies rendent possibles.

L’expérience savante et ses régimes

Or, s’il est vrai que « la spécificité des sciences humaines et sociales consiste en l’étude du texte, de l’objet textuel » (Lou Burnard, § 63) , il n’en résulte pas que la textualité soit la seule dimension de l’expérience de recherche en sciences humaines et sociales ou qu’elle suffise à la résumer.

Envisager les humanités numériques sous l’angle des expériences plutôt que des outils implique de penser plus largement les différents régimes de l’expérience du métier de chercheur (peut-être au-delà des seules SHS). Sans prétendre être exhaustif en la matière, je propose de les regrouper en plusieurs catégories cohérentes à l’aide du modèle typologique ci-dessous (qui pourra être complété) :

Typologie des régimes de l’expérience savante selon S. Vial (septembre 2015).

Ce sont ces expériences en tant qu’expériences qui doivent être l’objet des humanités numériques, plutôt que tel ou tel outil ou technologie. Ce sont ces expériences en tant qu’expériences qu’il faut étudier, redéfinir, réinventer. Et bien entendu, travailler sur ces expériences, c’est soulever la question du design. Comment peut-on faire et refaire le design de ces expériences ? Comment repenser et remodeler l’expérience d’écrire, de lire, d’éditer, de communiquer, de débattre, de partager, d’enquêter, de fouiller, de restituer, d’enseigner, de transmettre, de vulgariser ? Le chantier est immense et passionnant. Tel doit être le programme des humanités numériques par le design.

À propos de ce texte

Auteur: Stéphane Vial

Date: Septembre 2015

Licence: CC BY-NC-SA

Ce texte est le point de départ d'une recherche qui s'est développée dans un article intitulé "Le tournant design des humanités numériques" publié dans la Revue Française des Sciences de l'Information et de la Communication : https://journals.openedition.org/rfsic/1828, et qui s'est ensuite resserrée sur l’innovation éditoriale par le design et les nouvelles littératies en contexte numérique. Cela a donné lieu à la fondation du colloque international biennal ECRiDiL « Écrire, éditer, lire à l’ère numérique », à l’ouvrage collectif Design et innovation dans la chaîne du livre, ou encore au colloque international L’auteur·e à l’ère numérique.

Référence
Vial, S. (2015, 17 septembre). Les humanités numériques par le design : les usages plutôt que les outils [Billet de blogue]. Repéré à http://www.stephane-vial.net/les-humanites-numeriques-par-le-design

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