Les trois modèles de la recherche en design selon Alain Findeli

Dans une communication présentée au premier Symposium de recherche sur le design tenu à la Hochschule für Gestaltung und Kunst de Bâle sous les auspices du Swiss Design Network les 13-14 mai 2004, Alain Findeli propose une vision claire et salvatrice des différents modèles de recherche en design.

Pour rappel, Alain Findeli est professeur à l’Université de Nîmes (après l’avoir été à l’Université de Montréal), co-fondateur des Ateliers de la Recherche en Design, et membre du comité éditorial de la revue Design Issues chez MIT Press. Actuellement, en France, il est probablement le meilleur connaisseur des enjeux épistémologiques et méthodologiques liés à la question de la recherche en design.

Aussi, les trois modèles présentés dans cette communication, qui ont depuis fait l’objet de plusieurs publications et discussions dans des revues anglo-saxonnes, doivent être portés à la connaissance de tous, afin de favoriser le développement de la recherche en design de langue française. Je vous résume donc le propos.

La recherche pour le design

C’est le modèle qui correspond à ce qui est traditionnellement enseigné dans les écoles de design, au sein de la culture du projet. Il s’agit de considérer le processus de projet comme un processus de recherche par lui-même, qui aboutit à la production d’un dispositif (produit, objet, interface, service, système, espace, etc.). Ce modèle implique de se documenter sur les divers aspects (techniques, économiques, sociologiques…) du projet. Il correspond également à ce qui est pratiqué en entreprise, dans les centres de recherche dits de « R&D ». Ce type de recherche n’a pas pour but de produire des connaissances via des publications scientifiques, l’objet ou le dispositif résultant de la recherche se suffisant à lui-même pour témoigner des résultats de la recherche. En un mot, ce modèle regroupe celui de la « recherche-création » et celui de la « recherche et développement ».

Extrait du texte de Findeli :

« Les acteurs de la « recherche-création » affirment pour leur part que, comme en art, l’objet résultant se suffit à lui-même pour témoigner des résultats de la recherche, et qu’il n’est pas nécessaire d’en exiger davantage de peur, croient-ils, de restreindre la créativité du concepteur. Quoiqu’il en soit, s’il ne fait aucun doute pour ses artisans que la recherche pour le design est bien de la recherche, il n’en va pas de même pour la communauté scientifique. Pourquoi ? Eh bien, parce que la plupart du temps, elle fait appel à des connaissances déjà disponibles et ne débouche pas sur la production de nouvelles connaissances, susceptibles d’enrichir le corpus scientifique. Elle est constamment à refaire, à l’occasion de chaque projet, car il n’y a pas d’accumulation de connaissances, seulement de savoir-faire, d’expérience pratique. Ce n’est donc pas son utilité, son intérêt ni sa nécessité qui sont en cause, mais son caractère non scientifique ; non pas sa pertinence ni même sa rigueur méthodologique, mais sa valeur scientifique proprement dite. »

Il s’agit d’une recherche qui produit une théorie faible, mais une pratique forte.

Bilan : ce type de recherche est pertinent au plan créatif, mais il ne produit pas de résultats au plan scientifique. Il ne peut donc légitimement prétendre à intégrer le domaine de la recherche scientifique ou académique.

La recherche sur le design

Ce modèle correspond à ce qui se fait en matière de recherche en design dans les universités (bien que cela soit encore assez peu développé en France). Il s’agit principalement d’une approche qui consiste à utiliser le point de vue, les outils méthodologiques et les cadres théoriques d’une discipline scientifique donnée pour éclairer des objets ou des phénomènes relevant du design. Par exemple : l’histoire de l’art, l’ergonomie, l’histoire sociale, la philosophie, la sémiotique, l’anthropologie, la psychologie cognitive, la sociologie, les sciences de gestion, le droit, les sciences de l’éducation, etc. Ce qui donne des recherches du type : philosophie du design, sémiotique du design, sociologie du design, droit du design, etc. Le résultat principal de cette manière de faire de la recherche est la publication d’un article de recherche dans une revue scientifique.

Extrait du texte de Findeli :

« Il ne fait guère de doute que ces recherches satisfont aux critères de scientificité couramment utilisés dans ces disciplines respectives, et que leur qualité scientifique n’est pas en cause, en principe du moins. C’est plutôt leur pertinence qui fait problème auprès de la communauté du design, autant celle des praticiens parmi lesquels les résultats de ces recherches ne circulent pas (mais cette difficulté de « percolation » de la recherche n’est pas propre aux professions du design), que celle des chercheurs car les questions qu’elles adressent au design sont avant tout des questions d’historiens, de sociologues, d’anthropologues, plus soucieux de faire avancer les connaissances dans leur discipline que d’éclairer la pratique du design et d’améliorer l’usage de ses produits. »

Il s’agit d’une recherche qui produit une théorie forte, mais une pratique faible.

Bilan : ce type de recherche est conforme aux canons de la recherche scientifique mais présente peu de pertinence pour le design car sa finalité est extérieure au design (il sert à faire avancer d’autres disciplines prenant le design comme objet d’étude).

La recherche par le design : vers la « recherche-projet »

Ce modèle est celui que défend Alain Findeli, sous le nom de « recherche-projet ». Il consiste à imaginer une forme de recherche qui soit à la fois recevable au plan scientifique et féconde pour les praticiens du design et les usagers. Il repose sur une critique des deux précédents modèles.

La recherche pour le design est centrée uniquement sur le dispositif (le produit, le service, le système…) alors que « c’est l’être humain qu’il convient de placer au centre du projet en design » ; en outre, c’est une recherche qui doit constamment être recommencée : il n’y a pas d’accumulation ou de progrès de connaissances.

Quant à la recherche sur le design, elle n’est pas ancrée ou située dans les préoccupations des praticiens et des usagers, c’est-à-dire dans le projet ; en outre, elle tend souvent à privilégier les approches quantitatives au détriment des approches qualitatives qui ont plus de sens en design.

Que faut-il alors entendre par « recherche-projet » ? Extrait du texte de Findeli :

« Il s’agit d’un type de recherche ‘actif’, situé et engagé dans le champ d’un projet de design (d’où sa traduction anglaise : ‘project-grounded research’), le projet étant l’équivalent pour nous du “terrain” des sciences sociales et du “laboratoire” de la recherche expérimentale. On souhaite indiquer ainsi que pour penser juste en design, il faut penser “en action” et non dans une tour d’ivoire. »

La recherche-projet est une recherche qui conjugue à la fois la « recherche-action », la « théorie ancrée » (grounded theory) et la « recherche participative » (co-design). Cette conjugaison est le seul moyen de faire du design une discipline à part entière, ayant une valeur scientifique.

Autre extrait :

« Autrement dit, c’est en disant des choses sur le monde qu’aucune autre discipline scientifique ne saurait dire ou dire aussi bien, donc en accroissant l’intelligibilité – et (donc ?) la beauté – du monde que la recherche en design prouvera sa nécessité. » […] « C’est, en résumé, le monde comme projet humain à construire ou à préserver et le monde comme projet humain à habiter qui constituent l’objet privilégié de la recherche en design ».

Le projet devient alors moins lieu de création d’un objet qu’un processus ou une méthode pour proposer des expériences aux acteurs. La dimension humaine du design est ainsi placée au centre du processus de la recherche-projet, amené à choisir des objets de recherche en accord avec cette préoccupation centrale. Dans cette approche, l’homme est conçu selon Findeli comme un « homme-en-projet ». Cela rappelle l’idée sartrienne selon laquelle « L’homme n’est rien d’autre que son projet, il n’existe que dans la mesure où il se fait ».

En ce sens, la recherche-projet doit être considérée comme une forme de recherche fondamentale. Il s’agit d’une recherche qui vise à produire à la fois une théorie forte et une pratique forte.

Il y a cependant un certain nombre de difficultés à surmonter pour y parvenir et le chemin est encore long.

Dernier extrait :

« L’inquiétude principale de nos candidats-chercheurs, qui maîtrisent toutes et tous, il faut le rappeler, les outils de la pratique d’une des professions du design (sur un spectre s’étendant des arts à l’ingénierie), est qu’une telle acculturation scientifique les éloigne du design et vienne tarir leur créativité en situation de projet. En réalité, nous avons pu observer que c’est le contraire qui se produisait : l’effort – considérable pour certains – consenti pour acquérir la rigueur épistémologique et la discipline méthodologique indispensables à la production de connaissances valides et ‘publiables’ s’est traduit par un surcroît de force créative et imaginative dès leur premier retour en mode projet, et par la manifestation d’une sensibilité nouvelle que nous qualifions volontiers d’esthétique. On voit donc s’ouvrir ici un vaste champ de recherches possibles qui remettront en cause les modèles théoriques dominants et devenus presque inamovibles des domaines de la créativité et de l’esthétique. C’est en effet vers de toutes nouvelles conceptions de ces deux concepts centraux du design que nous nous dirigeons, conscients de la nécessité de réinventer le design et d’en fonder la pratique sur de nouvelles bases. »

Conclusion

On peut résumer les caractéristiques essentielles de ces trois types de recherche à l’aide du tableau synthétique suivant.

recherche pour recherche sur recherche par
théorie faible forte forte
pratique forte faible forte

À titre personnel, je suis convaincu que la recherche-projet est un modèle d’avenir pour la recherche en design, dont nous devons construire plus en détail la méthodologie et l’épistémologie.

Le travail de philosophie appliquée au design que j’ai développé ces dernières années dans l’encadrement des mémoires de diplôme à l’École Boulle, à Paris, va dans ce sens et me destinait naturellement à rencontrer les travaux d’Alain Findeli.

Note

Le texte intégral de la communication d’Alain Findeli a été publié en allemand dans Michel, R. (dir.), Erstes Designforschungssymposium, Zurich, SwissDesignNetwork, 2005, pp. 40-51. Une traduction française peut être téléchargée ici : 2005.Findeli.Recherche-projet.pdf

Pour aller plus loin

Vial, S. (2015). Qu’est-ce que la recherche en design ? Introduction aux sciences du designSciences du Design, 1,(1), 22-36. (texte intégral en ligne en libre accès)

À propos de ce texte

Auteur: Stéphane Vial

Date: Février 2013

Licence: CC BY-NC-SA

Ce texte a été légèrement remanié en août 2018.

Référence
Vial, S. (2013, 7 février). Les trois modèles de la recherche en design selon Findeli [Billet de blogue]. Repéré à http://www.stephane-vial.net/les-trois-modeles-de-la-recherche-en-design

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