Qu’est-ce que le design ? Projet, industrie, société

Le design est apparu en Occident au cours du XXe siècle, sous la forme du design industriel. La notion de design est néanmoins plus ancienne et a reçu au fil du temps différentes significations. Sans prétendre en faire la genèse complète ni réduire le design à un phénomène occidental, je m’arrêterai sur trois grands moments, en lien avec trois notions-clé : projet, industrie, société.

Design et projet

Historiquement, le sens premier du terme design est celui de « projet ». Le projet a été inventé à Florence, vers 1420, par l’architecte Brunelleschi pour distinguer le temps de la maquette en atelier (conception) et le temps de la construction sur le chantier (réalisation). C’est ce que la langue italienne distingue par les termes de progettazione (la pensée du projet) et progetto (le projet qui se réalise). Dans la langue française, cette bipolarité entre le penser et le faire se retrouve dans les termes bien connus de dessein (intention, but, visée) et dessin (image, figure, croquis) — même si ceux-ci se rapportent tous deux à la phase de conception (qui mêle à la fois le penser et le faire).

Le concept de design est donc le fruit d’une fusion entre progettazione et progetto, entre dessein et dessin. « Ces deux sens voisins de dessein intériorisé et de dessin extériorisé se retrouvent confondus dans l’italien disegno comme dans l’anglais design », souligne Jean-Pierre Boutinet (1). Autrement dit, le design est originairement le projet, considéré à la fois comme une activité (le design est un acte de projet) et comme une méthodologie (l’acte de projet se divise en plusieurs phases distinctes, p. ex. classiquement, celle de la maquette et celle du chantier). Aujourd’hui, le projet est le nom donné à une unité de travail en design et on peut définir le design comme une discipline du projet (2).

Design et industrie

Le premier usage du terme design dans un contexte industriel date de 1849, avec la parution en Angleterre du premier numéro du Journal of Design and Manufactures, en lien avec la Première Exposition universelle de Londres en 1851, dont l’objectif selon Henry Cole est de « marier le grand art et l’habileté mécanique ». Toutefois, à cette époque, l’Angleterre n’est pas encore prête pour le design industriel et, sous l’impulsion de William Morris, lecteur de Marx qui cherche à lutter contre les ravages de l’industrialisation, le mouvement des Arts and Crafts se lance dès les années 1860 dans la revitalisation des arts décoratifs.

Il faut attendre 1907 pour voir émerger le premier projet de design industriel. Il est dû à la collaboration de l’architecte Peter Behrens avec la firme allemande d’équipements électriques AEG, dont il devient directeur artistique. Pour AEG, Behrens conçoit l’image de marque, le logo, le papier à lettres, les produits, les emballages, les nouvelles usines et même les logements des ouvriers. Cette première collaboration entre un artiste (l’architecture est traditionnellement considérée comme un des beaux-arts) et un industriel marque le triomphe des idées de Hermann Muthesius, qui milite pour l’alliance des arts décoratifs avec le standard industriel. Désormais, design et industrie vont de pair.

Peu de temps après, aux États-Unis, les premières agences de design industriel apparaissent. La toute première est celle de Walter D. Teague, établie en 1926, qui inscrit dès 1927 sur son papier à en-tête la formule inédite Industrial Design, qui fera date. L’agence la plus célèbre est celle du français expatrié Raymond Loewy, fondée en 1929 et dont le succès vaudra à Loewy de faire la couverture du magazine Time en 1949. C’est le début de l’âge d’or du design industriel, dont la profession se construit peu à peu à l’échelle mondiale, comme en atteste la fondation en 1957 de l’International Council of Societies of Industrial Design, aujourd’hui appelée World Design Organisation. Associé au marketing et fondé sur la triade forme-fonction-marché, le design industriel accompagne l’essor des Trente Glorieuses et joue un rôle de premier plan dans l’émergence de la société de consommation. « Design industriel » devient peu à peu synonyme de design.

Design et société

À partir des années 1990, le modèle du design industriel entre en crise. Dès 1971, dans son ouvrage choc Design pour un monde réel, Victor Papanek avertit les designers sur les dangers d’une profession qu’il considère comme hautement responsable du désastre environnemental. Ses propos résonnent avec ceux — visionnaires — de László Moholy-Nagy, qui critiquait déjà en 1947 l’obsolescence programmée et appelait les designers à accepter leurs « obligations sociales » (3). Mais c’est sans doute Ettore Sottsass qui formule de la manière la plus saisissante la crise morale à laquelle est confronté le design à la fin du XXe siècle. En 1990, dans sa célèbre Lettre aux designers (4), il compare le règne mercatique du design industriel au sein de la société de consommation à l’explosion d’une supernova qui aspire tout en elle. Désormais, plus rien n’échappe à la culture industrielle, « violente, barbare et irrésistible », écrit-il.

Face à cette prise de conscience, à l’orée du nouveau siècle, se développent peu à peu de nouvelles pratiques de design, plus soucieuses de responsabilité sociale, de durabilité et des utilisateurs (nom que l’on donne généralement en design aux êtres humains). C’est ce que Klaus Krippendorff a appelé le « tournant sémantique » du design qui, face aux grandes mutations contemporaines (crise écologique, révolution numérique, etc.), se tourne vers des préoccupations plus sociales, politiques et culturelles.

« Concevoir des artefacts pour faire sens, produire des significations et avoir une portée sociale, c’est-à-dire revenir aux significations perdues de l’origine latine du mot “design”, implique un changement radical pour la pratique du design. Il s’agit d’un tournant vers des considérations de sens – un tournant sémantique. » (5)

Du latin de-signare (« marquer d’un signe »), le mot design en effet ne provient pas tant de l’anglais que du latin. Il est formé à partir du terme signum, qui veut dire signe, c’est-à-dire quelque chose qui fait sens. Depuis une vingtaine d’années, tentant de se dégager de la finalité marchande à laquelle il a été soumis par l’industrie, le design renoue ainsi avec sa finalité humaniste originelle, celle qu’on trouve chez William Morris ou dans la tradition du Bauhaus.

On assiste aujourd’hui à une véritable extension du domaine du design, qui s’étend bien au-delà de l’industrie. Il s’agit à la fois d’un élargissement des pratiques et, corrélativement, d’une dilatation de la notion. Sans faire disparaître le design industriel, de nouvelles formes de design qui ne relèvent pas traditionnellement de lui et sont parfois même tout le contraire, se développent. Parmi elles, on peut citer l’écodesign, le design centré-utilisateur, le design numérique, le design pour les populations vulnérables, le design participatif, le design des politiques publiques, ou encore le Design Thinking. Toutes ces pratiques nouvelles et récentes ont en commun de revendiquer un design centré sur l’humain plutôt que sur le marché, sur les acteurs plutôt que sur les produits – ce qui demande toutefois à être vérifié au cas par cas. Quoi qu’il en soit, comme le dit Victor Margolin, « le but ultime du design est de contribuer à la création d’une société bonne » (6). Le design aujourd’hui doit être social, il repose sur la triade forme-fonction-société.

Discussion

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Notes

(1) Boutinet, J.-P. (1990). Anthropologie du projet. Paris : Puf.
(2) Vial, S. (2014). De la spécificité du projet en design : une démonstration, Communication et organisation [En ligne], 46 | 2014.
(3) Moholy-Nagy, L. (1947). Vision in motion (5th ed., 1956). Chicago: P. Theobald.
(4) Sottsass, E. (1990), « Lettre aux designers », Domus, avril 1990.
(5) Krippendorff, K. (2006). The Semantic Turn : a New Foundation for Design. Boca Raton : Taylor & Francis.
(6) Margolin, V. (2015), « Social Design: From Utopia to the Good Society », in Design for the Good Society, sous la direction de Max Bruinsma et Ida Van Zijl, NAi010, 2015.

À propos de ce texte

Auteur: Stéphane Vial

Date: Août 2018

Licence: CC BY-NC-SA

Ce texte est une version remaniée d'un article rédigé pour la Fédération Nationale des Agences d’Urbanisme (Paris, France) à paraître dans le magazine Traits d'agence.

Référence
Vial, S. (2018, 8 août). Qu'est-ce que le design ? Projet, industrie, société. [Billet de blogue]. Repéré à http://www.stephane-vial.net/quest-ce-que-le-design

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